Articles
>
Transfert d'entreprise et délégué syndical : la charge de la preuve précisée

Transfert d'entreprise et délégué syndical : la charge de la preuve précisée

Publié le 18 août 2026
Sommaire

Lorsqu'une entreprise change de titulaire, le mandat de délégué syndical ne disparaît pas automatiquement, mais son maintien est souvent contesté par le nouvel employeur. Dans un arrêt du 8 juillet 2026 (n° 24-21.026), publié au bulletin, la Cour de cassation précise qui doit prouver la perte d'autonomie de l'entité transférée. Vous pilotez une reprise de marché ou représentez le personnel ? Voici ce que cette décision change concrètement.

👋 Moi c'est Walid BENKHALED, ex-avocat en droit du travail, juriste et formateur CSE. Avec CSE ACADÉMIE, nous formons et accompagnons les élus CSE partout en France.

Quand une entreprise change de titulaire à la suite d'un transfert de marché ou de fonds de commerce, le sort du mandat de délégué syndical est une question sensible. L'employeur repreneur doit-il conserver le représentant en poste, ou peut-il considérer que le mandat s'éteint avec l'ancienne organisation ?

Dans un arrêt du 8 juillet 2026, publié au bulletin, la Cour de cassation apporte deux précisions importantes : l'une sur la charge de la preuve de la perte d'autonomie de l'entité transférée, l'autre sur le sort des désignations syndicales concurrentes.

📌 Point clé : la perte d'autonomie de l'entité transférée ne se présume pas, mais sa preuve ne pèse pas non plus sur le seul employeur : le juge doit se forger une conviction au vu des éléments apportés par les deux parties. Et lorsque plusieurs syndicats affiliés à une même confédération désignent trop de délégués, le juge doit d'abord chercher une règle conventionnelle ou une décision de l'organisation ; à défaut, la désignation la plus ancienne l'emporte.

⚖️ Le cadre juridique : la protection du mandat en cas de transfert

En principe, lorsque survient une modification dans la situation juridique de l'employeur au sens de l'article L. 1224-1 du Code du travail (fusion, cession, transfert de marché…), les contrats de travail se poursuivent avec le nouvel employeur. Le sort des mandats représentatifs suit une logique voisine : selon l'article L. 2143-10 du Code du travail, le mandat du délégué syndical, ou du délégué syndical central, subsiste lorsque l'entreprise ou l'établissement transféré conserve son autonomie juridique.

Cette règle transpose en droit interne l'article 6 de la directive 2001/23/CE du 12 mars 2001, qui impose aux États membres de garantir le maintien du statut et de la fonction des représentants du personnel lorsque l'entité transférée conserve son autonomie. Autrement dit, la question de l'autonomie de l'entité transférée est décisive : si elle est conservée, le mandat continue ; si elle disparaît, le mandat s'éteint, sous réserve d'un accord ou d'une nouvelle désignation.

Point supplémentaire à ne pas négliger : lorsque le salarié protégé transféré est titulaire d'un mandat visé par l'article L. 2414-1 du Code du travail (délégué syndical, élu au CSE, représentant de proximité, etc.), son transfert dans le cadre d'un transfert partiel d'entreprise ou d'établissement ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail. C'est précisément le cas qui s'est présenté dans l'affaire jugée le 8 juillet 2026.

📄 Les faits : un transfert de marché de sûreté aéroportuaire

Un salarié occupait les fonctions d'agent de sûreté pour la société Securit'air et avait été désigné délégué syndical par une union départementale Force ouvrière en 2018. Le 1er juin 2024, le marché de sûreté aéroportuaire de l'aéroport de Beauvais a été transféré à la société ICTS France, entraînant le transfert du contrat de travail du salarié, autorisé par l'inspecteur du travail en application de l'article L. 2414-1 du Code du travail.

Le 5 juin 2024, un syndicat FO constitué au sein d'ICTS France a désigné un autre salarié comme délégué syndical d'établissement. Parallèlement, l'union départementale a notifié à ICTS France, le 3 juin 2024 (reçue le 27 juin), le maintien du mandat du salarié transféré. Estimant cette désignation irrégulière et le nombre de délégués syndicaux ainsi excédentaire, la société ICTS France a saisi le tribunal judiciaire, le 9 juillet 2024, d'une demande d'annulation.

Le tribunal judiciaire de Beauvais a validé le maintien du mandat du salarié transféré, retenant que l'employeur ne rapportait pas la preuve de la perte d'autonomie de l'entité transférée. La société ICTS France a formé un pourvoi en cassation.

DateÉvénement
2018Désignation du salarié comme délégué syndical par une union départementale FO, chez Securit'air
1er juin 2024Transfert du marché de sûreté de l'aéroport de Beauvais à ICTS France, avec autorisation de l'inspecteur du travail
3 juin 2024Notification par l'union départementale du maintien du mandat (reçue le 27 juin)
5 juin 2024Désignation d'un autre salarié comme délégué syndical d'établissement par un syndicat FO constitué chez ICTS France
9 juillet 2024Saisine du tribunal judiciaire par ICTS France en annulation de la désignation
8 juillet 2026Cassation partielle et renvoi devant le tribunal judiciaire d'Amiens (n° 24-21.026)

✅ Ce que juge la Cour de cassation sur la charge de la preuve

Sur le premier point, la Cour de cassation censure le raisonnement du tribunal judiciaire. Elle rappelle qu'il appartient au juge, en cas de contestation du maintien de l'autonomie de l'entité transférée, de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments qui lui sont soumis par les deux parties, et non de faire peser la charge de la preuve sur le seul employeur.

Concrètement, le juge doit apprécier tous les indices d'autonomie (ou de son absence) versés aux débats par l'employeur comme par le salarié ou l'organisation syndicale : pouvoir de direction laissé au responsable local, autonomie dans l'organisation du travail, gestion des moyens et du personnel affecté au site repris, etc. En jugeant que la preuve de la perte d'autonomie incombait exclusivement à l'employeur, le tribunal judiciaire a violé les textes applicables.

JuridictionRaisonnement retenu
Tribunal judiciaire de BeauvaisL'employeur ne prouve pas la perte d'autonomie de l'entité transférée : le mandat du salarié transféré est maintenu
Cour de cassationLa preuve n'incombe pas au seul employeur : le juge forme sa conviction au vu des éléments produits par les deux parties

🚦 Le second enjeu : les désignations syndicales concurrentes

La Cour de cassation se prononce également sur la situation, fréquente en pratique, où plusieurs organisations syndicales affiliées à une même confédération procèdent, ensemble, à un nombre de désignations de délégués syndicaux supérieur à celui autorisé par la loi (articles L. 2143-3 et suivants du Code du travail).

Elle juge que, face à une désignation syndicale surnuméraire, il appartient au juge saisi d'une contestation de rechercher, en priorité, si des règles conventionnelles ou une décision de l'organisation syndicale permettent de résoudre le conflit. À défaut, la désignation la plus ancienne prévaut, la désignation excédentaire ouvrant un nouveau délai de contestation à compter de la dernière désignation litigieuse ou de la décision prise par l'organisation syndicale pour régulariser la situation.

En l'espèce, le tribunal judiciaire n'avait pas recherché si la désignation contestée du 3 juin 2024 était régulière au regard de ce mécanisme de résolution des désignations concurrentes. La Cour de cassation casse partiellement la décision sur ce point également et renvoie l'affaire devant le tribunal judiciaire d'Amiens.

🧭 Ce que cela change pour les employeurs et les représentants du personnel

Cet arrêt a des conséquences pratiques immédiates pour toutes les opérations de reprise de personnel :

  • L'employeur repreneur ne peut plus se contenter d'affirmer la perte d'autonomie de l'entité transférée : il doit produire des éléments concrets, et le débat contradictoire porte sur les preuves apportées par les deux parties.
  • Le salarié protégé et son organisation syndicale ont, de leur côté, intérêt à documenter les éléments de maintien d'autonomie (organisation du travail, pouvoir de décision local, périmètre du site repris).
  • En cas de désignations syndicales concurrentes après un transfert, la chronologie des désignations et les règles internes de l'organisation syndicale peuvent s'avérer décisives.

Pour les élus et représentants du personnel confrontés à un transfert d'entreprise ou de marché, il est recommandé de sécuriser en amont la notification des mandats en cours et de conserver une trace écrite précise des échanges avec le nouvel employeur, faute de quoi la contestation devant le tribunal judiciaire peut s'avérer longue et incertaine. Les termes techniques employés ici — autonomie de l'entité, désignation surnuméraire, mise en cause des mandats — sont explicités dans notre lexique juridique du CSE.

💡 Le réflexe utile en réunion : dès l'annonce d'un transfert de marché, demandez à la direction de décrire par écrit l'organisation cible du site repris (qui dirige, qui décide des plannings, quels moyens restent affectés). Ces éléments sont exactement ceux que le juge examinera pour apprécier le maintien de l'autonomie.

📌 Ce qu'il faut retenir

  • Le mandat de délégué syndical subsiste lorsque l'entité transférée conserve son autonomie juridique (L. 2143-10 ; article 6 de la directive 2001/23/CE).
  • La charge de la preuve de la perte d'autonomie ne pèse pas sur le seul employeur : le juge tranche au vu des éléments produits par les deux parties.
  • Le transfert d'un salarié protégé dans le cadre d'un transfert partiel suppose l'autorisation de l'inspecteur du travail (L. 2414-1).
  • En cas de désignations concurrentes excédentaires, le juge cherche d'abord une règle conventionnelle ou une décision syndicale ; à défaut, la désignation la plus ancienne prévaut.
  • La désignation excédentaire ouvre un nouveau délai de contestation à compter de la dernière désignation litigieuse ou de la décision de régularisation.
  • Élus et syndicats ont intérêt à documenter le maintien d'autonomie et à notifier clairement les mandats en cours au repreneur.

📚 Sources

Les équipes qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur le statut protecteur et la représentation du personnel peuvent consulter les formations CSE proposées par CSE Académie, ou solliciter un accompagnement juridique en cas de litige lié à un transfert d'entreprise.

Actualité

Autres actualités CSE

Voir plus
Licenciement économique sans procès-verbal de carence : l'exception admise par le Conseil d'État
Licenciement économique sans procès-verbal de carence : l'exception admise par le Conseil d'État

Sans CSE ni procès-verbal de carence, un licenciement économique est en principe irrégulier. Le Conseil d'État (24 juillet 2026, n° 503700) admet une exception : élections annulées par le juge et liquidation judiciaire rendant tout nouveau scrutin impossible. Une solution limitée, que les élus doivent connaître.

Combien de réunions du CSE par an ? Fréquence légale, accord d'entreprise et réunions SSCT
Combien de réunions du CSE par an ? Fréquence légale, accord d'entreprise et réunions SSCT

Une réunion par mois à partir de 300 salariés, une tous les deux mois en dessous, au moins six par an si un accord s'applique, et quatre réunions touchant la santé et la sécurité. Le point sur la fréquence des réunions du CSE (L. 2315-28, L. 2312-19, L. 2315-27) et sur ce que peuvent faire les élus si l'employeur ne convoque pas.

Arrêt maladie en ALD non exonérante : indemnités journalières limitées à un an dès le 15 octobre 2026
Arrêt maladie en ALD non exonérante : indemnités journalières limitées à un an dès le 15 octobre 2026

Le décret n° 2026-866 du 16 septembre 2026 ramène de trois ans à un an la durée maximale d'indemnisation des arrêts liés à une ALD non exonérante, pour les arrêts prescrits à compter du 15 octobre 2026. Ce que prévoit le texte, qui est concerné et ce que les élus du CSE peuvent demander sur la prévoyance.

Nos formations

Les formations qui pourraient vous intéresser ...

Voir toutes les formations
Formation le forfait jour : tout comprendre
Nouveau
⬥ Très sollicitée
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation le forfait jour : tout comprendre

Le forfait jour est largement répandu mais souvent mal compris ou irrégulièrement appliqué. Cette formation permet aux élus du CSE de maîtriser le cadre juridique, d'identifier les forfaits irréguliers, d'exercer le rôle de contrôle et de négocier un accord protecteur pour les salariés.

Présentiel
Visio
voir
Formation préparer son règlement intérieur
1 jour
+ 150 élus formés
3 modules
Formation préparer son règlement intérieur

Le règlement intérieur est un outil essentiel pour structurer le fonctionnement du CSE et assurer une gestion claire et efficace de l’instance. Cette formation vous guide pas à pas dans son élaboration afin d’en faire un document conforme aux obligations légales et adapté aux spécificités de votre entreprise.

Présentiel
Visio
voir
Formation les leviers de négociation du budget ASC
Nouveau
2 jours
8 modules
Formation les leviers de négociation du budget ASC

Le budget ASC ne se subit pas, il se négocie. Deux journées pour reconstituer l'assiette, vérifier la règle de non-régression, bâtir un dossier chiffré et tenir la négociation face à la direction.

Présentiel
Visio
voir
Formation inaptitude physique & rôle du CSE
Nouveau
⬥ Très sollicitée
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation inaptitude physique & rôle du CSE

L'inaptitude physique est une situation médicale et juridique complexe qui engage de nombreuses obligations pour l'employeur. Les élus du CSE jouent un rôle central dans cette procédure. Cette formation vous permet de maîtriser l'ensemble de la procédure et d'accompagner les salariés avec efficacité.

Présentiel
Visio
voir
Formation faire face à un licenciement économique (avec ou sans PSE)
Nouveau
⬥ Très sollicitée
2 jours
12 élus max
6 modules
Formation faire face à un licenciement économique (avec ou sans PSE)

Le licenciement économique est l'une des situations les plus délicates pour un CSE. Cette formation de 2 jours donne aux élus toutes les clés pour comprendre les procédures, exercer les droits de consultation, négocier des mesures ambitieuses et accompagner les salariés.

Présentiel
Visio
voir
Formation identifier et prévenir les risques psychosociaux
⬥ Très sollicitée
1 jour
+300 élus formés
5 modules
Formation identifier et prévenir les risques psychosociaux

Identifiez, prévenez et gérez efficacement les risques psychosociaux (stress, burn-out, harcèlement, violences au travail…). Cette formation vous offre les clés pour agir rapidement et protéger la santé des salariés, créant ainsi un environnement de travail plus sûr et respectueux.

Présentiel
Visio
voir
Formation les bases en droit du travail
⬥ Très sollicitée
2 jours
Très sollicitée
8 modules
Formation les bases en droit du travail

Le droit du travail est essentiel pour exercer pleinement votre mandat d’élu CSE. Cette formation vous offre les clés pour comprendre les principes fondamentaux et intervenir efficacement. Conçue spécifiquement pour les élus, elle vous permettra de sécuriser vos actions et défendre les droits des salariés avec assurance.

Présentiel
Visio
voir
Formation BDESE pour les élus du CSE
1 jour
+270 élus formés
4 modules
Formation BDESE pour les élus du CSE

La formation BDESE pour les élus du CSE vous donne les clés pour comprendre le cadre légal et les obligations de la base de données économiques, sociales et environnementales. Vous apprendrez à identifier et analyser les informations essentielles afin d’exercer efficacement votre rôle consultatif. En maîtrisant cet outil stratégique, vous serez en mesure d’anticiper les évolutions économiques et sociales de votre entreprise et de renforcer l’impact du CSE dans le dialogue social.

Présentiel
Visio
voir
Formation IA & CSE : comprendre et utiliser l'IA dans le mandat
Nouveau
⬥ Très sollicitée
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation IA & CSE : comprendre et utiliser l'IA dans le mandat

L'intelligence artificielle transforme profondément le monde du travail. Cette formation permet aux élus de comprendre les impacts de l'IA sur les salariés et les emplois, d'exercer les prérogatives du CSE face aux projets IA, et d'utiliser des outils IA pour faciliter leur mandat au quotidien.

Présentiel
Visio
voir
Formation économique 5 jours
Obligatoire
⬥ Très sollicitée
5 jours
+ 420 élus formés
20 modules
Formation économique 5 jours

La formation économique du CSE est une obligation légale pour les élus du CSE des entreprises d’au moins 50 salariés. Elle leur permet de comprendre et d’analyser la situation économique et financière de leur entreprise afin d’exercer pleinement leurs missions

Présentiel
Visio
voir
Formation maîtriser le fonctionnement du CSE
⬥ Très sollicitée
2 jours
+ 240 élus formés
8 modules
Formation maîtriser le fonctionnement du CSE

Vous êtes élus(es) du CSE, qu’il s’agisse d’un nouveau mandat ou d’un premier mandat ? Cette formation est faite pour vous ! Adaptée à tous les membres du CSE, quel que soit la taille de l’entreprise, elle vous permet de maîtriser les bases essentielles et d’exercer pleinement vos missions.

Présentiel
Visio
voir
Formation les représentants de proximité
1 jour
+150 élus formés
4 modules
Formation les représentants de proximité

‍Devenez un acteur de terrain efficace en maîtrisant votre rôle de représentant de proximité. Cette formation vous permettra de comprendre votre vos missions et d'en maîtriser le cadre légal. Vous apprendrez également à collaborer efficacement avec le CSE et la direction, à utiliser vos moyens d’action et à intervenir sur les questions de santé, sécurité et conditions de travail.

Présentiel
Visio
voir