Articles
>
Harcèlement sexuel : les erreurs à éviter dans les enquêtes internes CSE

Harcèlement sexuel : les erreurs à éviter dans les enquêtes internes CSE

Publié le 25 février 2025
Sommaire

Lorsqu’une situation de harcèlement sexuel ou de discrimination est signalée, l’enquête menée doit être juste, transparente et conforme au Code du travail. Dans une décision du 11 juillet 2024, la Défenseure des droits pointe les pratiques à éviter. Élu CSE confronté à une enquête interne sur de tels faits ? Voici comment contester une procédure qui ne respecterait pas les droits des salariés.

👋 Moi c'est Walid BENKHALED, ex-avocat en droit du travail, juriste et formateur CSE. Avec CSE ACADÉMIE, nous formons et accompagnons les élus CSE partout en France.

Lorsqu’une situation de harcèlement sexuel est signalée, la qualité de l’enquête interne détermine tout : la protection de la victime, la sécurité juridique de l’employeur et la crédibilité du CSE. Une enquête bâclée ne se contente pas de manquer sa cible, elle aggrave le préjudice.

Dans sa décision n° 2024-105 du 11 juillet 2024, la Défenseure des droits revient sur un dossier où presque toutes les erreurs possibles ont été commises. C’est, à ce titre, un cas d’école pour les élus appelés à participer à ce type d’enquête.

📌 Point clé : l’employeur ne peut pas exiger de la victime des preuves directes du harcèlement — il lui revient au contraire de démontrer que les faits n’en constituent pas (article L. 1154-1 du Code du travail). Dans cette affaire, la Défenseure des droits relève une inversion de la charge de la preuve, des éléments écartés, une enquête déloyale de près de neuf mois, une atteinte à la confidentialité et une mesure de représailles contre la victime.

📄 Contexte : une salariée dénonce un harcèlement sexuel lié à son engagement syndical

Une salariée alerte son employeur sur des faits de harcèlement sexuel commis par un collègue. Ces agissements seraient liés à son activité syndicale. Après le signalement, elle démissionne de ses fonctions syndicales et est placée en arrêt maladie.

L’employeur diligente une enquête interne, conclut à l’absence de preuve, et décide de séparer les deux salariés. Pourtant, la Défenseure des droits pointe de graves manquements dans cette gestion du dossier et constate que la salariée a bien subi des agissements de harcèlement sexuel et de harcèlement d’ambiance.

❌ Les manquements constatés dans l’enquête interne

1. Inversion de la charge de la preuve

L’article L. 1154-1 du Code du travail est clair : lorsqu’un salarié dénonce un harcèlement, il doit seulement établir des faits qui permettent de présumer l’existence d’un harcèlement. C’est ensuite à la partie défenderesse de prouver que ces agissements ne sont pas constitutifs d’un harcèlement et que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement.

Dans cette affaire, l’employeur a exigé des preuves directes de la part de la victime : la Défenseure des droits constate que l’enquête n’a pas respecté cet aménagement de la charge de la preuve.

2. Ignorance des éléments de preuve et des présomptions

La salariée avait transmis des SMS, e-mails et témoignages qui soutenaient ses accusations. L’enquête interne a ignoré ou écarté ces éléments, notamment ceux relevant du harcèlement d’ambiance, une forme insidieuse mais reconnue de harcèlement sexuel.

3. Enquête non conforme et déloyale

La Défenseure des droits a pointé plusieurs anomalies graves :

  • Témoignages tronqués ou écartés sans justification ;
  • Témoins non entendus ;
  • Durée excessive de l’enquête (près de 9 mois) ;
  • Conclusion incohérente, avec séparation des salariés sans reconnaissance des faits de harcèlement.

4. Atteinte à la confidentialité

Les conclusions de l’enquête ont été communiquées publiquement en réunion, sans respect de la confidentialité vis-à-vis de la victime. Cette pratique est contraire aux règles internes et porte atteinte à la dignité de la salariée.

5. Absence de sanction et mesure de représailles

L’employeur n’a sanctionné aucun comportement malgré les éléments recueillis : la Défenseure des droits y voit un manquement à l’obligation de sanction issue de l’article L. 1153-6 du Code du travail, ainsi qu’un manquement à l’obligation de sécurité.

À l’issue de l’enquête, l’employeur a en outre adressé à la salariée un rappel lui recommandant de ne plus enregistrer de conversations et l’avertissant que cela pourrait conduire à des poursuites pénales. La Défenseure des droits qualifie cette mesure de représailles prohibées par l’article L. 1153-3 du Code du travail, la jugeant juridiquement erronée et, accompagnée d’une menace de poursuites judiciaires, particulièrement intimidante.

🎙️ Enregistrer une conversation à l’insu d’un collègue : ce que dit vraiment le droit

C’est le point le plus souvent déformé en réunion, et il mérite d’être posé précisément, car la règle n’est pas qu’un enregistrement clandestin serait « autorisé ».

  • Devant le juge pénal, la Cour de cassation juge de longue date qu’aucune disposition légale ne permet au juge répressif d’écarter les moyens de preuve produits par des particuliers au seul motif qu’ils auraient été obtenus de façon illicite ou déloyale. C’est sur ce constat que s’appuie la Défenseure des droits pour écarter l’argument de l’employeur.
  • Devant le juge prud’homal, la règle a changé avec l’arrêt d’assemblée plénière du 22 décembre 2023 (n° 20-20.648) : l’illicéité ou la déloyauté dans l’obtention ou la production d’un moyen de preuve ne conduit plus nécessairement à l’écarter des débats. Mais la Cour encadre strictement cette ouverture : le juge doit mettre en balance le droit à la preuve et les droits antinomiques en présence, et la production n’est admise qu’à deux conditions cumulatives — qu’elle soit indispensable à l’exercice du droit à la preuve et que l’atteinte soit strictement proportionnée au but poursuivi.
  • Application au harcèlement : dans un arrêt du 10 juillet 2024 (n° 23-14.900), la chambre sociale a censuré une cour d’appel qui avait écarté par principe l’enregistrement clandestin d’un entretien produit par une salariée pour prouver un harcèlement moral, sans procéder à ce contrôle de proportionnalité.

⚠️ À ne pas confondre : la recevabilité d’une preuve devant un juge n’est pas une autorisation générale d’enregistrer. Elle s’apprécie au cas par cas, a posteriori, et suppose que la victime n’ait pas eu d’autre moyen de prouver les faits. Un CSE ne doit donc jamais présenter l’enregistrement clandestin comme une méthode d’enquête : les élus enquêtent à visage découvert. Ce qui est acquis, en revanche, c’est qu’un employeur ne peut pas sanctionner ou menacer une victime au motif qu’elle a enregistré des échanges après avoir signalé un harcèlement : c’est une mesure de représailles prohibée.

🚦 L’erreur commise, la règle applicable

Mises côte à côte, ces défaillances dessinent en creux le mode d’emploi d’une enquête conforme.

Ce qui a été faitCe qu’imposait la règle
Exiger des preuves directes de la victimeLa victime établit des faits permettant de présumer le harcèlement ; la partie défenderesse démontre qu’ils ne le constituent pas (L. 1154-1)
Écarter SMS, e-mails et témoignages, dont ceux relevant du harcèlement d’ambiancePrendre en compte l’ensemble des éléments transmis
Tronquer des témoignages, ne pas entendre certains témoins, laisser courir l’enquête près de 9 moisMener une enquête loyale et achevée dans un délai raisonnable
Communiquer publiquement les conclusions en réunionRespecter la confidentialité à chaque étape
Ne sanctionner personne, puis adresser à la victime un rappel assorti d’une menace de poursuitesPrononcer des sanctions effectives (L. 1153-6) et s’abstenir de toute mesure de représailles (L. 1153-3)

👥 Ce que doivent retenir les élus du CSE

Cette affaire rappelle l’importance de mener des enquêtes internes rigoureuses, respectueuses des droits des victimes et conformes à la loi.

Voici les principes essentiels que tout CSE doit faire respecter :

  • Respect de la charge de la preuve : la victime doit seulement établir des faits permettant de présumer un harcèlement.
  • Prise en compte de tous les éléments : mails, SMS, témoignages, comportements ambigus.
  • Enquête loyale et rapide, menée dans un délai raisonnable.
  • Confidentialité à chaque étape.
  • Sanctions effectives en cas de harcèlement confirmé.
  • Aucune mesure de représailles à l’encontre de la personne qui a signalé les faits.

💡 Le réflexe utile en réunion : avant même le premier entretien, faites acter la méthode de l’enquête — composition de la commission, liste des personnes à entendre, calendrier prévisionnel, règles de confidentialité. Consignée dans un procès-verbal soigneusement rédigé, cette méthode protège autant la victime que les élus qui conduisent l’enquête.

📌 Ce qu’il faut retenir

  • La charge de la preuve ne pèse pas sur la victime : elle établit des faits permettant de présumer le harcèlement, la partie défenderesse doit démontrer qu’ils ne le constituent pas (L. 1154-1).
  • Le harcèlement d’ambiance est une forme reconnue de harcèlement sexuel : il ne peut être écarté d’un revers de main.
  • Une enquête déloyale ou interminable — témoins non entendus, témoignages tronqués, près de neuf mois de procédure — est un manquement en soi.
  • La confidentialité s’impose à chaque étape : communiquer les conclusions en réunion publique porte atteinte à la dignité de la salariée.
  • Adresser à la victime un rappel assorti d’une menace de poursuites parce qu’elle a enregistré des échanges constitue une mesure de représailles prohibée (L. 1153-3).
  • Devant le juge prud’homal, un enregistrement obtenu à l’insu d’autrui n’est pas écarté par principe, mais il n’est recevable que s’il est indispensable à l’exercice du droit à la preuve et que l’atteinte est strictement proportionnée au but poursuivi. Ce n’est pas une autorisation générale d’enregistrer.

📚 Sources

  • Défenseure des droits, décision n° 2024-105 du 11 juillet 2024 — enquête interne relative à des faits de harcèlement sexuel
  • Cour de cassation, assemblée plénière, 22 décembre 2023, n° 20-20.648 — recevabilité de la preuve obtenue de manière déloyale — Légifrance
  • Cour de cassation, chambre sociale, 10 juillet 2024, n° 23-14.900 — enregistrement clandestin produit pour prouver un harcèlement moral
  • Code du travail, article L. 1154-1 (aménagement de la charge de la preuve) — Code du travail numérique
  • Code du travail, articles L. 1153-3 (interdiction des mesures de représailles) et L. 1153-6 (obligation de sanction)

Chez CSE ACADEMIE, nous formons les élus à la détection, la prévention et la gestion du harcèlement au travail, et nous les accompagnons sur les enquêtes les plus sensibles. Pour préparer sereinement ces situations, découvrez nos formations CSE et CSSCT ou sollicitez notre accompagnement juridique personnalisé. Nous proposons également un service de rédaction de PV CSE clairs et juridiquement solides, ainsi que des rencontres CSE sur des thèmes inspirants (risques psychosociaux, égalité professionnelle…).

Actualité

Autres actualités CSE

Voir plus
CSE de moins de 50 salariés : remettre les questions des élus à l'employeur, mode d'emploi
CSE de moins de 50 salariés : remettre les questions des élus à l'employeur, mode d'emploi

Réunion mensuelle avec l'employeur, note écrite remise deux jours ouvrables avant, réponse écrite et motivée sous six jours ouvrables, registre consultable : mode d'emploi des articles L. 2315-21 et L. 2315-22 du Code du travail pour que les réclamations des salariés ne restent pas sans suite.

Visite de reprise : la dispense après une visite de pré-reprise (décret du 12 juin 2026)
Visite de reprise : la dispense après une visite de pré-reprise (décret du 12 juin 2026)

Depuis le 15 juin 2026, le décret n° 2026-503 du 12 juin 2026 dispense de visite de reprise le salarié qui a passé une visite de pré-reprise dans les 30 jours avant son retour, sans aménagement nécessaire. Conditions, cas où la visite reste obligatoire, rôle de l'employeur et réflexes des élus du CSE.

Licenciement économique : un groupe de reclassement suppose un contrôle, pas une simple coopération
Licenciement économique : un groupe de reclassement suppose un contrôle, pas une simple coopération

Le 15 avril 2026, la Cour de cassation précise que l'obligation de reclassement ne s'étend pas à des structures simplement liées par une coopération ou une mise en commun de moyens : il faut un contrôle au sens du Code de commerce. Ce que cela change pour les salariés licenciés et pour les élus du CSE consultés.

Nos formations

Les formations qui pourraient vous intéresser ...

Voir toutes les formations
Formation renouvellement des membres du CSE - SSCT 3 jours (obligatoire)
Obligatoire
⬥ Très sollicitée
3 jours
+360 élus formés
12 modules
Formation renouvellement des membres du CSE - SSCT 3 jours (obligatoire)

En tant qu’élu du CSE ou de la CSSCT, vous êtes un acteur clé de la santé et de la sécurité au travail. Cette formation vous donne toutes les clés pour identifier les risques professionnels, proposer des actions concrètes et collaborer efficacement avec les différents acteurs de l’entreprise. Maîtrisez vos missions, anticipez les dangers et devenez un véritable moteur de la prévention. Offrez à vos salariés un environnement de travail plus sûr et serein !

Présentiel
Visio
voir
Formation faire face à un licenciement économique (avec ou sans PSE)
Nouveau
⬥ Très sollicitée
2 jours
12 élus max
6 modules
Formation faire face à un licenciement économique (avec ou sans PSE)

Le licenciement économique est l'une des situations les plus délicates pour un CSE. Cette formation de 2 jours donne aux élus toutes les clés pour comprendre les procédures, exercer les droits de consultation, négocier des mesures ambitieuses et accompagner les salariés.

Présentiel
Visio
voir
Formation la liberté en entreprise : quel rôle pour le CSE ?
Nouveau
⬥ Très sollicitée
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation la liberté en entreprise : quel rôle pour le CSE ?

Surveillance des salariés, liberté d'expression, restrictions vestimentaires, géolocalisation : les atteintes aux libertés revêtent des formes multiples. Cette formation permet aux élus du CSE de maîtriser le cadre juridique des libertés fondamentales et d'agir concrètement pour les protéger.

Présentiel
Visio
voir
Formation connaître les différents types de licenciements pour mieux accompagner les salariés
⬥ Très sollicitée
1 jour
+280 élus formés
5 modules
Formation connaître les différents types de licenciements pour mieux accompagner les salariés

Comprendre les différentes procédures de licenciements pour mieux accompagner les salariés : cette formation vous apporte les connaissances essentielles sur les procédures de rupture du contrat de travail et votre le rôle en tant qu'élu CSE. Vous apprendrez à informer les salariés, à les accompagner lors des entretiens préalables et à comprendre les différents recours en cas de contestation.

Présentiel
Visio
voir
Formation inaptitude physique & rôle du CSE
Nouveau
⬥ Très sollicitée
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation inaptitude physique & rôle du CSE

L'inaptitude physique est une situation médicale et juridique complexe qui engage de nombreuses obligations pour l'employeur. Les élus du CSE jouent un rôle central dans cette procédure. Cette formation vous permet de maîtriser l'ensemble de la procédure et d'accompagner les salariés avec efficacité.

Présentiel
Visio
voir
Formation comprendre les procédures collectives
Nouveau
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation comprendre les procédures collectives

Sauvegarde, redressement, liquidation judiciaire : cette formation donne aux élus les clés pour comprendre ces procédures, leurs effets sur les salariés, et exercer le rôle de consultation et de représentation du CSE en situation de crise.

Présentiel
Visio
voir
Formation trésorier du CSE
⬥ Très sollicitée
2 jours
+ 140 élus formés
8 modules
Formation trésorier du CSE

Cette formation est spécialement conçue pour le trésorier du CSE, afin de lui fournir toutes les compétences nécessaires pour gérer efficacement les finances de l'instance. À travers un programme structuré et des cas pratiques, vous apprendrez à gérer les budgets du CSE, qu’il s’agisse du budget de fonctionnement ou du budget des activités sociales et culturelles (ASC), tout en garantissant une utilisation conforme aux règles légales.

Présentiel
Visio
voir
Formation préparer et conduire les NAO pour les délégués syndicaux
Nouveau
1 jour
Délégués syndicaux
4 modules
Formation préparer et conduire les NAO pour les délégués syndicaux

Les NAO constituent un moment privilégié du dialogue social. Conçue spécifiquement pour les délégués syndicaux, cette formation vous permet de maîtriser le cadre légal, les techniques de négociation et les outils de préparation pour défendre efficacement les intérêts des salariés.

Présentiel
Visio
voir
Formation les représentants de proximité
1 jour
+150 élus formés
4 modules
Formation les représentants de proximité

‍Devenez un acteur de terrain efficace en maîtrisant votre rôle de représentant de proximité. Cette formation vous permettra de comprendre votre vos missions et d'en maîtriser le cadre légal. Vous apprendrez également à collaborer efficacement avec le CSE et la direction, à utiliser vos moyens d’action et à intervenir sur les questions de santé, sécurité et conditions de travail.

Présentiel
Visio
voir
Formation identifier et prévenir les risques psychosociaux
⬥ Très sollicitée
1 jour
+300 élus formés
5 modules
Formation identifier et prévenir les risques psychosociaux

Identifiez, prévenez et gérez efficacement les risques psychosociaux (stress, burn-out, harcèlement, violences au travail…). Cette formation vous offre les clés pour agir rapidement et protéger la santé des salariés, créant ainsi un environnement de travail plus sûr et respectueux.

Présentiel
Visio
voir
Formation DUERP : comprendre, évaluer et prévenir les risques professionnels
1 jour
+ 170 élus formés
4 modules
Formation DUERP : comprendre, évaluer et prévenir les risques professionnels

Cette formation, axée sur la pratique et des cas concrets, donne aux élus du CSE les compétences nécessaires pour analyser les risques, proposer des actions de prévention efficaces et assurer le suivi du DUERP en collaboration avec l’employeur et les autres acteurs de la santé au travail.

Présentiel
Visio
voir
Formation les nouvelles attributions environnementales du CSE
Nouveau
1 jour
12 élus max
4 modules
Formation les nouvelles attributions environnementales du CSE

La loi Climat de 2021 a renforcé les attributions environnementales du CSE. Cette formation vous permet de maîtriser ce nouveau cadre juridique, d'exercer vos droits en matière environnementale et d'intégrer les enjeux écologiques dans votre action quotidienne.

Présentiel
Visio
voir